Les sols s’appauvrissent de jour en jour sous le double assaut du bétonnage et de la pollution. Interview.
Par Etienne Dubuis, Mardi 4 mars 2008
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A force de marcher dessus, on le tient pour une évidence, une réalité indestructible. Et pourtant, le sol est fragile. Surtout quand, comme en Suisse, bétonnage et pollution s’allient pour le réduire quantitativement et qualitativement. Dix ans après l’entrée en vigueur de l’ordonnance sur les atteintes portées aux sols, la Société suisse de pédologie (SSP) a organisé un congrès en février à Neuchâtel pour en débattre. Interview de sa présidente, Elena Havlicek.
Le Temps: Dans quel état se trouvent les sols de Suisse?
Elena Havlicek: Je vais vous faire une réponse de Normand. Ils vont bien et ils vont mal. Il existe en Suisse un réseau national d’observation des sols qui compte 105 endroits où l’on prélève tous les cinq ans des échantillons pour examiner le degré de pollution …de la terre – pollution par les métaux lourds pour l’essentiel. Ces analyses montrent qu’aucun sol n’est plus épargné par les immissions atmosphériques, c’est-à-dire les polluants arrivant par l’air. En même temps, et c’est là le côté positif, elles indiquent que le degré de pollution est la plupart du temps très faible.
– Les sols les plus touchés ont-ils des caractéristiques communes?
– Oui, ils sont tous proches des activités humaines. La dégradation des sols dépend de l’usage que l’homme en fait. Plus l’usage est intensif, plus la dégradation est forte. C’est le cas notamment des sols agricoles qui souffrent de deux types de dégradations: chimique et physique.
– Pouvez-vous préciser?
– Les premières, les dégradations chimiques, sont causées par les différents produits qu’on introduit dans la terre, les pesticides, les fertilisants, etc. Ces intrants se divisent eux-mêmes en deux catégories. Il y a les polluants organiques, comme les nitrates, qui ne posent pas problème du fait de leur simple présence, puisqu’ils sont naturels, mais à cause de leur présence excessive. Lorsqu’il y en a trop, le sol n’est plus capable de les retenir et de jouer son rôle d’épurateur. Et ces produits passent directement dans l’eau. Et puis, il y a des polluants inorganiques, comme le plomb, qui existent aussi dans la nature mais en quantités minimes. Et là, c’est le pouvoir de rétention du sol qui pose problème. De même que la terre conserve les éléments nutritifs, elle garde ces substances qui peuvent finir par l’empoisonner.
– A partir de quelles quantités ces intrants deviennent-ils dangereux?
– L’ordonnance sur les atteintes portées au sol traite du problème en fixant des valeurs limites. A partir d’un certain taux de concentration, le terrain sera considéré comme légèrement atteint ou gravement atteint. Dans certains cas, il atteindra même des niveaux supérieurs, le seuil d’investigation, voire le seuil d’assainissement. Ce dernier palier franchi, il ne pourra plus être utilisé.
– Vous pouvez donner un exemple de terrain devenu inutilisable?
– Oui. C’est le cas, en ville, de certains terrains de jeu qui ont accumulé du plomb du fait de la circulation automobile. Le problème est qu’ils sont fréquentés par des enfants en bas âge, qui ont tendance à mettre la terre à la bouche. Ces endroits sont, en conséquence, condamnés.
– L’imposition des pots catalytiques a-t-elle amélioré la situation?
– Oui. Cela a permis de diminuer drastiquement la quantité de polluants déversés dans les sols. Le problème, c’est que le plomb qui s’y trouve déjà y reste. Et y restera longtemps.
– La seconde cause de dégradation des sols est physique, disiez-vous…
– Oui, et elle adopte elle-même diverses formes. L’érosion des sols a pris en Suisse des dimensions sérieuses. On ne s’en rend pas forcément compte parce que le phénomène est lent et insidieux, mais certaines terres y ont laissé une part de leur fertilité. Et puis, il y a la compactation. Les sols commencent à être trop condensés, ce qui signifie qu’ils manquent de porosité et que la vie peine à y prospérer. Or, un sol ne fonctionne que s’il abrite des organismes vivants.
– A qui la faute?
– A tout le monde. Bien sûr, ce sont les agriculteurs qui «font le travail». Mais ce sont les consommateurs, c’est-à-dire la société entière, qui exigent de leur part des produits bon marché. Donc l’utilisation des machines les plus efficaces, qui sont souvent aussi les plus grosses et les plus lourdes.
– Si certains sols s’appauvrissent, d’autres disparaissent purement et simplement…
– Oui. La Suisse connaît un bétonnage intensif. 1,3 m2 de surfaces agricoles disparaît chaque seconde. 0,3 est gagné par la forêt, ce qui est très bénéfique pour les sols puisqu’ils retournent pratiquement à l’état naturel. Mais le mètre restant disparaît sous le béton des bâtiments et des routes. Les responsables de l’aménagement du territoire sont très conscients du problème et prônent désormais des mesures aussi radicales que la densification des villes.
– La dégradation des sols risque-t-elle d’atteindre des points de rupture?
– Oui. Mais si ces points de rupture existent, ils ne sont pas clairement identifiés. Et quand on les découvre, il est déjà trop tard. La tempête Lothar, qui a dévasté les forêts de Suisse en 1999, l’a bien montré. On avait l’impression que nos sols forestiers se portaient globalement bien. Mais les innombrables déracinements d’arbres qui se sont alors produits nous ont prouvé le contraire. Les zones touchées étaient si riches en azote – en azote d’origine humaine s’entend – que leurs arbres n’avaient plus eu besoin de plonger profondément leurs racines dans la terre. Résultat: au premier très gros coup de vent, ils sont tombés. Le sol évolue très lentement. Il a ce qu’on appelle une capacité tampon. Comme une éponge, il peut être pressé longtemps et soudain, alors qu’on le croyait encore suffisamment riche, il ne donne plus rien. Le problème est qu’il constitue un milieu si complexe que ses réactions restent difficiles à deviner.
– Quelles conséquences peut avoir la dégradation des sols?
– Le cas n’existe pas aujourd’hui en Suisse. Mais il existe ailleurs des terres tellement dégradées qu’elles ne parviennent plus à produire. L’exemple le plus connu est la désertification. Ce phénomène n’est pas purement climatique. Souvent lié au surpâturage, il est aussi économique et démographique. Quand la terre n’a pas le temps de se régénérer, le couvert végétal se réduit, ce qui rend la terre moins fertile, etc. Et le cercle vicieux est amorcé. Un autre exemple de dégradation est la salinisation des terres due à de mauvaises pratiques d’irrigation. Lorsque le drainage est déficient, l’eau s’évapore dans le sol et les sels qu’elle contient cristallisent à la surface. Le phénomène concerne parfois d’immenses étendues. Nous n’avons pas besoin d’aller très loin pour l’observer. En Sicile ou en Espagne, des terres sont si salinisées qu’elles sont devenues impropres à toute culture.
– Comment les sociétés en arrivent-elles là?
– D’abord par méconnaissance. Au Ier siècle après J.C., un Romain du nom de Columelle a publié un traité d’agronomie dans lequel il dit très clairement qu’il faut restituer au fur et à mesure ce qu’on prend à la terre. L’idée de recyclage existe depuis au moins 2000 ans… Mais par la suite, face à l’explosion démographique, nous nous sommes mis à doper la terre et nous avons oublié ces préceptes. On peut comparer cela à une perfusion. Sous perfusion, vous pouvez maintenir un patient en vie mais cela ne signifie pas qu’il soit en bonne santé. Eh bien, nos sols sont largement sous perfusion. Ils ne sont pas nourris correctement. Si vous voulez bien digérer, vous êtes obligé d’avoir une nourriture équilibrée, vous devez manger des fibres. Pour fonctionner normalement, la terre aussi doit absorber des fibres, sous forme de paille et de fumier, et pas seulement des vitamines, tous ces éléments minéraux qu’on lui injecte.
– Que faire?
– Il s’agit déjà de partager ce qu’on sait. Les gens connaissent la pollution de l’air et la pollution de l’eau, mais il n’en a pas toujours été ainsi. Au début lorsqu’on voyait fumer une cheminée d’usine, on n’y prêtait pas attention. Et puis quand on s’est rendu compte que certaines fumées étaient nuisibles, de nouveaux principes ont été mis dans la loi et des filtres dans les cheminées. Avec l’eau, il s’est passé la même chose. Le sol, du fait qu’il n’est pas visible, a pris du retard. Mais la Suisse a fini par se donner des lois qui le protègent. Cela n’a pas toujours été intentionnel, mais le résultat est là. La loi routière, en protégeant l’air contre les émanations de plomb, a parallèlement défendu le sol. La loi forestière, en stipulant que l’aire boisée ne pouvait pas être réduite, a diminué le risque d’érosion. Et les lois agricoles, en indiquant que tout paysan doit convertir une partie de ses champs en surface de compensation écologique, favorisent les jachères, les prairies extensives et les haies. Et cela crée des îlots de sol en repos, où des organismes peuvent se développer et recoloniser les terres avoisinantes, mêmes celles qui sont régulièrement labourées ou arrosées de pesticides. L’idéal, maintenant, serait de mettre en relation ces îlots.
– La nature est toujours affaire d’interactions.
– Exactement. Le sol ne peut pas être considéré de manière isolée. Il dépend de son environnement. On doit toujours envisager les choses dans leur globalité, donc dans leur complexité. Cela suppose de les décortiquer, ce qui prend du temps. Mais cela en vaut la peine. Plus notre gestion des sols se rapprochera des mécanismes de la nature, mieux elle se portera. La règle est également valable pour tous les autres composants de l’écosystème.
– Quel progrès peut être fait dans la gestion du sol?
– Nous avons la législation nécessaire. Ce qui manque encore c’est son application rigoureuse au niveau cantonal et communal.
– Et pourquoi la loi n’est-elle pas mieux appliquée?
– Par méconnaissance du problème. Je suis persuadée qu’il faut connaître une chose pour l’aimer. Si vous donnez un ver de terre à quelqu’un, il prendra un air dégoûté et le lâchera. Mais si vous dites à cette même personne comment ces animaux fonctionnent et si vous lui expliquez tout ce qu’ils apportent à la nature, je ne dis pas qu’elle aura envie de les manger ou de les caresser, mais elle les considérera au moins d’un autre œil. Notre rapport au sol, cela dit, n’est pas simple. Le sol a une image ambivalente. Il est à la fois notre terre nourricière et l’endroit où nous enterrons nos morts. Vie et obscurité. Friable et pourtant si lourd à creuser.
Mots-clefs : pédologie